"L’Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat, parce que l’Histoire, et au-delà les sciences humaines, est menacée par la posture utilitariste dominante dans notre société, pour laquelle seul ce qui est économiquement et immédiatement rentable est légitime : le reste n’est que gaspillage de temps et de deniers publics. Dans cette situation, l’Histoire médiévale est dans une situation paradoxale puisque s’ajoute à ce déficit général de légitimité des sciences humaines un détournement généralisé du Moyen Âge à des fins variées, jouant tantôt sur le caractère irrationnel et sauvage prêté à la période, tantôt sur la valeur particulière des « racines » médiévales. Le Moyen Âge devient ainsi un réservoir de formules qui servent à persuader nos contemporains d’agir de telle ou telle manière, mais n’ont rien à voir avec une connaissance effective de l’Histoire médiévale."

J. MORSEL, L'Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat... (ouvrage téléchargeable ici).

29 juillet 2008

Le culte de saint Malo à Agnetz (Oise)

Le brouillon mais infatigable dom Plaine assez estimé en son temps, sauf de La Borderie et des érudits bretons, fort décrié aujourd'hui, même si son plus récent biographe a montré qu'en plusieurs occasions, c'est le bénédictin qui avait montré les plus grandes qualités d'homme et d'historien s’est livré, entre autres travaux d’hagiologie, au patient relevé des églises qui conservent des reliques de saint Malo ou qui « s’honorent de son patronage ». Parmi ces dernières, il est question de Clermont-en-Beauvaisis, au diocèse de Beauvais (aujourd’hui Clermont, alias Clermont de l’Oise), à propos de laquelle dom Plaine indique : « Guibert de Nogent nous parle d’une chapelle des saints Léger et Malo où il a souvent prié (vita sua, 3, c. 19) ».

Comme c’est souvent le cas, la lecture faite par dom Plaine de l'autobiographie de Guibert semble avoir été un peu rapide et son interprétation du texte laisse à désirer : en fait, Guibert raconte comment, dans sa petite enfance, il avait été guéri d’une fièvre tenace après une nuit passée dans une église dédiée à saint Léger et à saint Malo, située au pied de la ville où il habitait ; ce récit vient immédiatement après celui d’une autre guérison miraculeuse dont avait bénéficié un membre de sa famille au contact de la relique du bras de saint Arnoul, conservée dans la même ville. Guibert nous dit de surcroît être originaire du lieu, indication qui vient corroborer d’autres informations contenues dans son autobiographie — notamment celle relative à son frère aîné, qu’il décrit comme faisant partie de la militia castrale — et qui permet, à la suite de John F. Benton, de conclure définitivement à sa naissance à Clermont où résidait sa famille.

C’est donc au pied de cette petite cité qu’il convient de chercher l’église placée sous l’invocation de saint Léger et de saint Malo : le premier de ces deux saints étant le patron principal du sanctuaire en question — c’est d’ailleurs à lui que Guibert attribue explicitement sa guérison — les recherches s’orientent d’emblée vers l’église Saint-Léger d’Agnetz, située effectivement à proximité immédiate de Clermont. Cet intéressant édifice, dont les parties les plus anciennes remontent au XIIIe siècle, a fait l’objet de transformations et d’embellissements considérables au XVe et surtout au XVIe siècle. Un grand programme hagio-iconographique entrepris à cette dernière époque (1540) — malheureusement dénaturé par une restauration considérable aux années 1873-1875 des vitraux, dont ne subsistent plus que quelques fragments dans lesquels certains croient cependant pouvoir encore reconnaître la manière des fameux maîtres-verriers, les Le Prince — se proposait de retracer, parallèlement à la vie de saint Léger, celle de sainte Agnès : le culte de cette dernière avait connu, en France, un refroidissement relatif du XIe au XVIe siècle ; mais la Renaissance l’avait remis à l’honneur et il n’est donc pas étonnant d’en retrouver la trace à Agnetz, encouragé sans doute par une vague homophonie entre le nom du lieu et celui de la jeune martyre. En tout état de cause, c’est depuis ce temps-là que sainte Agnès parait avoir été honorée sur place en qualité de patronne secondaire de la paroisse, au détriment donc de saint Malo, dont le culte n’a pas laissé, semble-t-il, de traces à l’échelon local.

La description des circonstances de sa guérison telles qu’elles sont rapportées par Guibert donne à penser qu’on pratiquait dans l'église d'Agnetz l’incubation héritée de l"Antiquité : accompagné de son précepteur et du chapelain de sa mère, il avait passé la nuit avec eux dans une couche disposée à cet effet devant l’autel vivement éclairé ; or au milieu de la nuit, des bruits étranges s’étaient fait entendre principalement en provenance des châsses qui étaient conservées là. L’enfant n’en fut pas effrayé et, au matin, il était guéri ; mais Guibert ne nous dit malheureusement pas quelles reliques les châsses en question pouvaient abriter, peut-être celles de saint Léger et de saint Malo. En revanche, il nous apprend que sa mère, détentrice de droits sur le sanctuaire, fournissait à ce dernier l’huile nécessaire à l’alimentation d’une lampe perpétuelle : nous ne savons pas si cette fourniture résultait d’une obligation pour le propriétaire de l’église, ou si la mère de Guibert avait à cœur de témoigner sa foi personnelle à l’égard de saint Léger et de saint Malo ; mais l’existence de ce luminaire renforce l’idée d’une pratique délibérée d’incubation, laquelle pourrait expliquer l’intérêt témoigné par Guibert sa vie durant à l’égard des rêves et des songes, dont l’étrange aventure dans l’église d’Agnetz constitue sans doute la première marque.


André-Yves Bourgès

© André-Yves Bourgès 2008. L’article intitulé « le culte de saint Malo à Agnetz (Oise) » est la propriété exclusive de son auteur qui en détient la version complète avec apparat critique.

27 juillet 2008

Un hagiographe breton au Mont-Saint-Michel

Le Mont-Saint-Michel est au cœur de l’actualité historiographique médiévale : outre celui de « passeur » en ce qui concerne les œuvres des auteurs de l’antiquité grecque, comme cela est acquis depuis plusieurs décennies, bien avant en tout cas la récente polémique autour du livre de Sylvain Gouguenheim, le scriptorium de la célèbre abbaye aurait pu jouer un rôle dans la transmission précoce de la légende arthurienne, avant même la diffusion de l’œuvre de Geoffroy de Monmouth.

Le fait est resté longtemps méconnu des chercheurs avant que la thèse de G. Torres-Asensio en 2003 et le récent ouvrage de M. Aurell n’attirent leur attention sur lui : une chronique rédigée à l’abbaye dans la seconde moitié du XIe siècle mentionne explicitement le nom d’Arthur, qualifié rex Britannorum fortis et facetus, à l’année 421.

Cette mention laconique est d’autant plus intéressante qu'il nous semble possible de la mettre en relation avec la vita de saint Efflam, un des rares textes en Bretagne continentale à rapporter un épisode arthurien : l’hagiographe nous décrit Arthur combattant un dragon sur la Lieue de Grève, entre Plestin et Saint-Michel, épisode qui n’est pas sans rappeler celui du combat entre son héros et le géant du Mont-Saint-Michel chez Geoffroy de Monmouth ; mais dans le récit consacré à Efflam, c’est le saint bien sûr qui, à la demande d’Arthur épuisé, vient à bout du dragon.

Le parallèle est renforcé par la topographie, par la toponymie et par ce que nous savons des relations historiques entre les deux endroits :

- dans les deux cas, le paysage est celui d’une large baie (sans proportion commune, bien entendu), dominée par une hauteur remarquable (là encore à relativiser), d’un côté ce que l’on appelle aujourd’hui encore le grand rocher de Plestin, couronné par un temple romano-celtique, de l’autre l’ilot célébrissime qui s’élève dans l’estuaire du Couesnon ;

- dans les deux cas, la toponymie locale est marquée par le culte de saint Michel, d’un côté Saint-Michel-en-Grève, qui est déjà Sancte Mychele Alagrevie dans la version du Tristan par Eilhart von Oberg (1170/1180 ), de l’autre le Mont-Saint-Michel.

Si la ressemblance entre les deux paysages peut être évidemment fortuite, le patronage de saint Michel pourrait à la rigueur laisser penser que la puissante abbaye normande détenait des possessions à Saint-Michel-en-Grève : dans l’état actuel de la documentation, nous pouvons affirmer qu’il n’en est rien et que la dévotion locale à l’Archange, encouragée par la proximité d’une éminence, est peut être très ancienne. En revanche, nous connaissons l’existence d’un ancien prieuré montois à Plestin, qui résultait de la donation en 1086 par l’évêque de Tréguier, Huon, originaire de Plestin, du grand rocher dont nous parlé.

Ainsi donc les moines du Mont-Saint-Michel qui, dès la seconde moitié du XIe siècle, ont relayé la légende arthurienne, étaient-ils, par leur prieuré de Plestin, en relation avec les lieux — auxquels se rattachait peut-être déjà le nom de saint Michel — où l’hagiographe de saint Efflam situe le combat d’Arthur contre le dragon, prototype de celui contre le géant près du Mont. Cette relation établie, reste à déterminer dans quel sens de possibles échanges de traditions sont intervenus : la nature particulièrement littéraire de la vita de saint Efflam et les multiples emprunts de son auteur à des sources classiques (Ovide ou Lucain, par exemple) montrent que l’écrivain avait à sa disposition une riche bibliothèque, qui ne pouvait être qu’épiscopale ou monastique. Nous avons jadis émis une hypothèse selon laquelle l’hagiographe de saint Efflam était peut-être le même que celui de saint Maudez et à identifier avec l’évêque Huon de Tréguier ; mais celle d’un moine du Mont-Saint-Michel, lui aussi originaire de Plestin ou des parages immédiats, est désormais également à envisager avec attention.

André-Yves Bourgès

© André-Yves Bourgès 2008. L’article intitulé «Un hagiographe breton au Mont-Saint-Michel » est la propriété exclusive de son auteur qui en détient la version complète avec apparat critique.

09 juillet 2008

Photo : Gildas Buron

Présentation du volume des Mélanges à la mémoire de Gwenaël Le Duc lors du colloque annuel du CIRDoMoC, le samedi 5 juillet dernier à Landévennec. Sur la photo, plusieurs membres du bureau entourent Mme Le Duc, la maman de Gwenaël : de gauche à droite, Joëlle Quaghebeur, André-Yves Bourgès, le P. Joseph Irien, Frédéric Kurzawa et le président du CIRDoMoC, Pierre-Yves Lambert.

Printfriendly