"L’Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat, parce que l’Histoire, et au-delà les sciences humaines, est menacée par la posture utilitariste dominante dans notre société, pour laquelle seul ce qui est économiquement et immédiatement rentable est légitime : le reste n’est que gaspillage de temps et de deniers publics. Dans cette situation, l’Histoire médiévale est dans une situation paradoxale puisque s’ajoute à ce déficit général de légitimité des sciences humaines un détournement généralisé du Moyen Âge à des fins variées, jouant tantôt sur le caractère irrationnel et sauvage prêté à la période, tantôt sur la valeur particulière des « racines » médiévales. Le Moyen Âge devient ainsi un réservoir de formules qui servent à persuader nos contemporains d’agir de telle ou telle manière, mais n’ont rien à voir avec une connaissance effective de l’Histoire médiévale."

J. MORSEL, L'Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat... (ouvrage téléchargeable ici).

31 juillet 2005

III.- Bretagne ducale et novi sancti : 1. Ultime mission diplomatique de Vincent Ferrier.

Nous entamons la mise en ligne de notules d’hagio-historiographie bretonne sous le titre général de SAINTS DE BRETAGNE. Ces notules sont rangées dans 3 séries : I.- Les saints bretons du Haut Moyen Âge ; II.- L’hagiographie bretonne à l’époque féodale (XIe-XIIIe siècles) ; III.- Bretagne ducale et novi sancti.

Les textes sont mis en ligne sans leur appareil critique (qui figure dans les publications conventionnelles) ; ils n’en sont pas moins protégés par les lois internationales relatives au droit d’auteur et à la propriété intellectuelle. Leur utilisation, reproduction ou simple citation est autorisée, mais sous réserve absolue de la mention du nom de leur auteur.

Parce qu’il a fortement marqué la Bretagne de l’empreinte de sa pastorale, parce qu’il trouva la mort (le 5 avril 1419) et reçut sa sépulture à Vannes, parce que l’enquête préliminaire en vue de sa canonisation fut en grande partie instrumentée en Bretagne, le dominicain catalan Vincent Ferrier peut être sans conteste rangé dans la cohorte des novi sancti bretons du Bas Moyen Âge.

Cette dimension locale ne doit pas occulter la stature du personnage qui attend, en France du moins, son biographe moderne ; on peut encore recourir à l’ouvrage ancien de l’abbé J.-M. Mouillard, paru en 1856 : travail solidement documenté certes, car il s’appuie sur les témoignages recueillis lors de l’enquête de canonisation, mais dont l’approche et le style sont évidemment dépassés, sans compter quelques erreurs patentes en particulier au plan chronologique. Le chapitre consacré au dominicain par A. de la Borderie dans son Histoire de Bretagne (t. 4) vaut surtout par la tentative de reconstitution de l’itinéraire du futur saint en Bretagne et en Normandie (p. 166-170) ; mais il est manifeste que l’érudit avait hâte d’en venir « à l’objet principal de ce chapitre, c’est-à-dire aux sermons, à l’éloquence de saint Vincent Ferrier ». Enfin, le P. Fagès a donné en 1904 une édition du Procès de la canonisation, … pour faire suite à l’histoire du même saint.

Absent de la thèse monumentale consacrée à La sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge par A. Vauchez, le prédicateur catalan a fait récemment l’objet de l’intérêt de chercheurs comme H. Martin ou J.-C. Cassard, qui lui ont consacré plusieurs études ; mais de nombreuses facettes de sa personnalité demeurent dans l’ombre, ainsi que certains épisodes de son existence.

Ainsi, le rôle qu’il a pu jouer dans la diplomatie franco-anglaise doit-il être reconsidéré à la lumière du témoignage d’une chronique anglaise anonyme de 1513 : témoignage révoqué en doute par G. Peyronnet et à sa suite par J.-C. Cassard, eu égard au fait que le chroniqueur mentionne une entrevue entre le dominicain et le roi Henry V à Rouen en 1419, alors qu’une telle rencontre avait déjà eu lieu à Caen en 1418, selon plusieurs témoins entendus lors de l’enquête de canonisation. Cependant, il est tout à fait possible que se soit tenue une seconde entrevue à Rouen, peu de temps avant la mort de Vincent Ferrier.

En effet, les tentatives de reconstitution de l’itinéraire du prédicateur en Bretagne et en Normandie, de l’avis même de ceux qui s’y sont essayé depuis A. de la Borderie, demeurent très aléatoires et finalement assez vaines : échappent en particulier à l’investigation les semaines qui ont précédé la mort du futur saint à Vannes ; mais il paraît assuré que, juste avant son retour définitif à Vannes (soit fin mars-début avril 1419), Vincent Ferrier se trouvait à Nantes, prêt à prendre la route à destination de son pays natal.

Curieusement, les historiens n’ont pas souligné la présence de Jean V dans la capitale de son duché à cette même période. La coïncidence est pourtant de nature, sinon à emporter la conviction, du moins à nourrir la conjecture : le duc et le prédicateur ne seraient-ils pas revenus ensemble à Nantes depuis Rouen, où Jean V avait séjourné avec une suite impressionnante en février-mars 1419 et rencontré à plusieurs reprises le roi d’Angleterre. Le chroniqueur anonyme de 1513, qui a puisé à bonne source (et qui la cite), nous révèle la nature politico-diplomatique de la mission qui aurait été confiée à cette occasion à Vincent Ferrier : mission à laquelle fait d’ailleurs allusion de manière explicite le 2e témoin entendu lors de l’enquête de canonisation ; mission absolument distincte du voyage effectué en 1418 par le prédicateur jusqu’à Caen, à l’invitation expresse du roi Henry V.


André-Yves Bourgès


1 commentaire:

Jean-Luc Deuffic a dit…

Merci pour cette très très belle initiative qui, je l'espère, sera l'occasion d'ouvrir quelques constructifs débats sur des "champs" de l'histoire ancienne de notre Bretagne encore "à cultiver" ...

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